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ECLUSES A BRUXELLES Une journée d'éclusier à Bruxelles

Frédéric Solvel. Mobilité

10 Jul 2016, 20:07 Last Updated: 28 May 2020, 15:05

Le canal qui traverse Bruxelles et qui permet aux bateliers de naviguer vers l’Escaut ou vers Charleroi est jalonné de deux écluses.

Une journée d'éclusier à Bruxelles
Une journée d'éclusier à Bruxelles

Le temps d’une journée, nous avons vécu aux côtés des éclusiers de Molenbeek.

 

Dans quelques minutes le carillon de Sainte-Gudule sonnera six heures, les deux éclusiers de l’écluse n°11 sont prêts à lancer la journée de navigation. Le premier homme et le deuxième sont au poste.

Depuis l’arrêt de la navigation hier soir, quatre bateaux se sont annoncés au veilleur de nuit. Le Tasmania, l’Orissa et le Con Amore ont passé la nuit au bassin Vergote, au pied de la tour Up-Site, en amont de l’écluse. En aval, la Vectura a passé la nuit amarrée dans le bief entre les écluses d’Anderlecht et Molenbeek.

Une nuit chahutée par les orages violents qui ont copieusement arrosé la ville et largement grossi les eaux du canal. Après avoir rempli ses registres, le veilleur a donc dû jouer avec les vannes pour réguler le niveau de l’eau. Thierry loue son travail : Avec les fortes pluies, le bief a fait office de bassin d’orage. Mon collègue a écarté tout risque d’inondation à Bruxelles et a permis que le canal soit navigable ce matin.

Premier batelier

Quatre passages, bassinées dans le jargon technique, sont d’ores et déjà prévus. Thierry Freigneux confirme : Généralement les journées commencent fort.

Rien ne prédestinait ce Liégeois à la profession d’éclusier. Ce sont les hasards de la vie qui l’ont conduit sur les halages des voies navigables. Aujourd’hui, il ne changerait de métier pour rien au monde et fait figure de dinosaure des écluses de Bruxelles.

Les présentations sont faites, le premier café de la journée est déjà un lointain souvenir… Première visite d’un batelier dans le bureau des éclusiers.

Thierry se confie : Eclusier, ce n’est pas que passer des bateaux. En trente ans, le métier a évolué. On gère l’écluse de A à Z : on passe les bateaux, on encaisse les paiements, on relève des statistiques, on entretient l’écluse, on veille à la sécurité de la voie d’eau. Le niveau de l’eau, l’ouverture des vannes et le trafic sur le canal sont également gérés en étroite collaboration avec l'écluse d’Anderlecht en aval et parfois avec Zemst et sa méga-écluse en amont.

Depuis le tableau de commande, les éclusiers libèrent la péniche et se préparent à accueillir la suivante. Un ballet réglé comme du papier qui se répétera tout au long de la journée: 5 minutes pour descendre l'écluse, 7 minutes pour la monter.

 

Thierry, avec son accent caractéristique, nous dresse le portrait du canal : Entre le viaduc de Vilvoorde et l’écluse d’Anderlecht, le canal s’étire sur 14 kilomètres. Les péniches mettent environ 1h30 de navigation pour les parcourir. Nonante minutes jalonnées de deux écluses, deux ponts mobiles (Buda et Hospices) et d’une dizaine d’ouvrages d’art.

Aujourd’hui le ciel est si gris qu’un canal s’y pendrait. La météo fait partie du travail et parfois elle peut même être extrême. En 1987, il a fait froid, très froid. Il faisait -25°C. De gros glaçons se sont formés sur le canal. Pour ne prendre aucun risque, nous avons d’abord envoyé les plus gros bateaux. En quelque sorte, ils ont servi de brise-glaces.

Le deuxième batelier qui se présente au bureau pour s’acquitter de sa taxe est hollandais. Après quelques plaisanteries inévitables sur la Coupe du Monde, il échange les nouvelles de la voie d’eau avec les éclusiers. On finit par se connaître. Je connais des bateliers depuis les années 80, avec certains nous avons même échangé nos numéros de téléphone confie Thierry. Jusqu’ici tout va bien.

Plus de 6.500.000 tonnes de marchandises transitent chaque année sous les yeux des éclusiers. Essentiellement des matériaux de construction et des produits pétroliers. Les péniches qui montent et descendent l’écluse au gré de la navigation sont de véritables monstres. 80 mètres de long pour 1.300 tonnes. Une péniche peut transporter le chargement de 30 à 40 poids lourds. Une étude de la VUB a estimé que le transport fluvial à Bruxelles représentait le volume de 600.000 camions. Une belle économie ! De temps à autre, la navigation de plaisance amène un peu de variété. Une fois par an, ce sont les rameurs des différents clubs d’aviron bruxellois qui prennent les écluses d’assaut.

L’ après-midi, l’écluse tournera au ralenti. Le premier batelier du matin fait fonctionner « radio canal ». Un câble vient de céder à l’écluse d’Ittre, elle est à l’arrêt… Dans quatre grosses heures, le dernier bateau à l’avoir franchi se présentera à Molenbeek. Après, il faudra attendre la réparation...

Embarquement pour Anderlecht

Amarré depuis minuit au bassin Vergote, le Con Amore est le cinquième bateau à franchir l’écluse ce matin. Une fois les formalités d’usage remplies auprès des éclusiers, Kuup Leendert remonte sur sa péniche. Nous le suivons. Pendant qu’il relâche les amarres, nous faisons la connaissance de sa femme et de ses deux enfants dans la timonerie. Ils ont quitté Breda il y a deux jours avec à leur bord une cargaison de sable à destination de Halle.

S'il a déjà emprunté ce canal plus d’une centaine de fois, Kuup reste très concentré. La voie d’eau est étroite et marque quelques courbes. A plusieurs reprises, il utilise sa radio pour s’assurer qu’aucun autre bateau ne se présente en face. Nous naviguons à du cinq kilomètres par heure et Bruxelles présente un tout autre visage…

Cinquante minutes plus tard, l’écluse d’Anderlecht nous fait face. Kuup aligne sa péniche, confie la barre à son épouse et marche le long des 80 mètres du Con Amore pour rejoindre l’avant du bateau. Les portes de l’écluse se referment et l’eau monte doucement. En un peu plus de cinq minutes la dénivellation est rattrapée et Kuup débarque quelques instants. Le temps de présenter ses papiers à l’éclusier, de remplir les registres et de rejoindre les siens. Tandis que nous regagnons à notre tour la terre ferme, la Con Amore et son équipage continuent leur route vers Halle.

Thierry, Icham et la trentaine d’éclusiers et pontiers bruxellois restent à quai… En septembre prochain, ils seront plus de 800 à présenter l’examen du SELOR pour espérer les rejoindre et à leur tour veiller sur la navigation.

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