Le tiercé perdant des viaducs bruxellois

Dans les années 70, à l’époque du tout à l’auto, il était de bon ton de miser toutes ses billes sur les viaducs urbains. Ces véritables toboggans à voitures, prolongations des autoroutes vers Bruxelles, ont déversé chaque jour de plus en plus de circulation.

Créé le 04/09/2014 - Dernière mise à jour le 05/09/2014

Au fil du temps, la cote des viaducs a chuté pour tomber en disgrâce à l’aube du siècle suivant. Retour sur le destin chahuté des trois viaducs les plus emblématiques de la capitale.

Viaduc Léopold II

A l’approche de l’Expo 58, Bruxelles s’apprête à recevoir de nombreux visiteurs et à subir une pression automobile inédite. Dans la vision de l’époque, un viaduc s’imposait pour fluidifier le trafic entre le centre-ville et le Heysel. Au lendemain de l’exposition universelle, Bruxelles adopte le viaduc et la circulation s’y intensifie chaque jour.

Le viaduc à trois bandes jouait le jeu de la circulation alternée. Le matin deux bandes étaient réservées au trafic entrant dans la ville. Au milieu de l’après-midi, la signalisation s’inversait et la priorité était donnée aux voitures qui quittaient Bruxelles.

En 1979, le viaduc de béton est flanqué d’un pont provisoire en acier qui permet de surplomber l’énorme chantier de la station de métro Simonis.

Le pont est démoli en juillet 1984 et il faudra attendre deux ans pour que le tunnel appelé à le remplacer soit ouvert à la circulation. Avec ses 2534 mètres, le tunnel Léopold II est le plus long tunnel routier du pays et le quatrième tunnel urbain au monde.

Thaï-Belgium Flyover Bridge

Le pont provisoire qui était venu prolonger le viaduc à la fin des années 70, fut démonté et offert à la Thaïlande. Remonté sur place en une dizaine de jours en 1988, il fut flanqué de nombreux drapeaux thaïlandais et belges et baptisé "Thaï-Belgium Flyover Bridge".

Le cadeau du pont, d'une valeur de 100 millions de francs belges tout compris, devait convaincre le gouvernement local de la supériorité de l’acier sur le béton et servir de rampe de lancement à de nombreuses commandes d’acier belge. Depuis la production d’acier en Asie a explosé et aucune commande n’a été passée.

Après 25 ans de bons et loyaux services, le pont nécessitait quelques rénovations. C’est le roi Philippe, alors Duc de Brabant, qui donna le coup d’envoi des travaux le 25 mars 2013 dans le cadre de la commémoration du 130ème anniversaire des relations diplomatiques entre les deux pays. Depuis quelques mois, la circulation démentielle de Bangkok a repris le pont d’assaut.

Viaduc Reyers

Condamné depuis ce matin, le viaduc Reyers va donc, lui aussi, disparaître du paysage bruxellois. Construit entre 1969 et 1972, il aurait du enjamber l’autoroute E40 qui, dans le projet initial, devait se prolonger plus profondément vers la ville. Il n’en fut jamais rien et le viaduc surdimensionné ne fut jamais qu’un long toboggan projetant les voitures vers Meiser en y créant des embouteillages monstres.

En montant à bord de Bruciel, la fantastique machine à remonter le temps de notre région, on découvre le quartier avant la construction du viaduc et tel qu'on devrait le redécouvrir dans quelques temps.

[© Bruciel]

Une fois que le démontage sera entamé, il faudra compter 12 mois de travaux avant de pouvoir commencer le réaménagement. Un réaménagement déjà suggéré par l’Atelier de Recherche et d’Action Urbains (ARAU) qui rappelle au passage que, à l'époque, tous ces viaducs ont été imposés à Bruxelles par un Etat qui se délivrait lui-même les permis de bâtir, sans aucune enquête publique digne de ce nom.

L'ARAU ne mâche pas ses mots: La disparition de ce viaduc et son remplacement par un carrefour ou un giratoire au niveau de l’avenue du Diamant permettrait une meilleure régulation du trafic sur cette portion de la moyenne ceinture, puisque que la circulation sur cet axe serait temporisée à intervalles réguliers. Cette solution simple et économique du démontage du viaduc et ses conséquences sur la régulation du trafic ôtent l’unique argument des partisans de la construction d’un tunnel routier sous la place Meiser.

Viaducs Hermann-Debroux et Trois Fontaines

Derniers des mochicans, les viaducs auderghemois sont eux aussi appelés à une disparation certaine. C’est en tout cas le vœu de l’ARAU qui y voit une réparation nécessaire des erreurs du passé.

Ouvert à la circulation en 1973, le viaduc Hermann-Debroux est aujourd'hui emprunté par plus de 60.000 véhicules par jour. En décembre 2003, il défreya la chronique lorsqu'un chalet situé sous l'ouvrage d'art pris feu et endommagea la structure du pont. En même temps que les travaux de réparations, les premières intentions de destruction sont sorties de terre.

Didier Gosuin, le bourgmestre local aujourd’hui au gouvernement régional, avait d’ailleurs lancé un appel à projet en 2007 pour réinventer le viaduc et effacer cette «balafre urbanistique». Le projet ASSAR, coup de coeur de notre rédaction, profitait du large espace disponible après le démantèlement du viaduc pour y implanter une structure couvrante permettant d’accueillir des activités hebdomadaires... La brocante du viaduc a encore de beaux jours devant elle.

[© Assar]

 

Du côté de l’ARAU, on espère voir les choses changer rapidement et avec l'arrivée au gouvernement régional de mandataires directement concernés. On ne voit pas vraiment comment il pourrait en aller autrement dans une ville et une société en pleine mutation. Si Reyers a été condamné par sa vétusté, Hermand-Debroux et Trois Fontaines devraient voir leur sort scellé par une volonté politique. L'ARAU enfonce le clou une dernière fois en rapellant que si le tabagisme réduit de 8 mois votre espérance vie, l'addition est plus salée avec les particules fines: 13 mois!